Mise à jour finale du 1er tour - PollsPosition

Rien n'est vrai, tout est permis

Mise à jour finale du 1er tour

Par Alexandre Andorra et Bérengère Patault

Le 21/04/2017

Depuis une vingtaine de jours et la confirmation de la hausse de Jean-Luc Mélenchon dans les enquêtes d'opinion, nos prévisions permettent de tirer deux conclusions. Premièrement que Marine Le Pen et Emmanuel Macron ont le plus de chances d'accéder au deuxième tour. Deuxièmement que le champ des possibles est assez large.

Macron et Le Pen sont à 24% et 22,2% respectivement dans notre agrégateur. Le modèle leur donne ainsi 86% et 69% de chances d'accéder au second tour. C'est une avance substantielle, mais ce n'est sûrement pas plié. Macron reste sous la menace d'une erreur des sondeurs et peut-être affaibli par ses électeurs indécis, même si leur proportion diminue. La période où Le Pen était quasi assurée du second tour est désormais passée. Il y a maintenant plus d'1 chance sur 3 que la candidate FN soit éliminée. Un caveat : les sondages connaissent des difficultés structurelles à sonder les extrêmes - les Le Pen en particulier ont surperformé leurs sondages de 4 points certaines fois, les ont sous-performé de presque autant d'autres fois.

Mélenchon est un prétendant non négligeable, avec 20% de chances. Rappelons cependant qu'il avait été surévalué de 2-3 points en 2012. Et il s'agit d'un parti extrême, dont les électorats et l'impact sur la participation semblent difficiles à modéliser, augmentant encore l'incertitude.

Enfin, n'oublions pas François Fillon, qui avec plus de 25% - 1 chance sur 4 - reste un solide prétendant au second tour, notamment si Macron contre-performe. Si les affaires lui ont particulièrement nui, elles ont renforcé la certitude de vote de sa base, qui devrait se rendre massivement aux urnes. Elles ont aussi éclipsé le caractère économiquement libéral - un positionnement rarement populaire en France - de son programme, ce qui pourrait paradoxalement l'aider quand on se souvient des remous que ce dernier avait provoqués en début de campagne. Dans ces conditions, il n'est pas si farfelu d'imaginer une partie des électeurs modérés de LR (juppéistes, UDI etc.) repasser de Macron à Fillon dans la dernière ligne droite, sous l'effet combiné de l'effet parti - aucun candidat sans étiquette n'a jamais été élu président sous la Cinquième -, de la peur de l'inconnu - Macron n'a pas encore 40 ans et que très peu d'expérience en politique - et d'une amnésie sélective - les affaires datent de près de 3 mois.

Quelles sont les chances des principaux candidats?
Intentions de vote dans l'agrégateur Chances de passer au second tour Chances d'être élu selon les citoyens Chances d'être élu selon les bookmakers
Le Pen 22.2 69 15.4 18.3
Fillon 19.4 26 13.7 20.7
Macron 24 86 34.3 56.5
Hamon 7.6 0 4.9 /
Mélenchon 18.8 20 7.2 7.3
Indécis 28 / / /
Abstention 27 / / /

Ainsi, même si des favoris se dégagent, la situation est incertaine. D'où vient cette incertitude? D'au moins trois facteurs :

  1. Macron et Le Pen sont des favoris fragiles, sous la menace d'une erreur des sondeurs qui n'a même pas besoin de sortir de l'ordinaire.
  2. Les indécis et abstentionnistes déclarés sont particulièrement nombreux cette année.
  3. Les sondages semblaient tous d'accord en cette fin de campagne, un élément intriguant pour une élection aussi incertaine et prélude à des surprises (à la hausse comme à la baisse) le jour su scrutin.

Les sondeurs sont bons mais pas parfaits

5 points séparent actuellement le leader des sondages (Macron, 24%) au quatrième (Mélenchon, 19%). C'est à peine plus que l'erreur moyenne de la différence entre les deux vainqueurs du premier tour depuis 1965 - environ 3 points. La marge d'erreur est donc d'au moins 6 points. Face à une telle incertitude, rien ne garantit la présence d'aucun des quatre candidats au second tour.

Des erreurs d'une taille suffisant à priver Macron et Le Pen de second tour ne sont pas si rares, même si les sondeurs français sont plutôt bons. En 2002, le FN a été sous-estimé de 5 points et la gauche sur-estimée de 3. En 2007, Sarkozy fut sous-estimé de 3,7 points et le FN sur-estimé de 3,7 points. Inversement, ces erreurs pourraient faire passer Macron bien au-dessus des 25%.

Mettons cela en relation avec le seuil de qualification historique, qui est de 23,7% en moyenne depuis 1981. Seul Macron atteint ce seuil (de peu), ce qui témoigne des incertitudes, mais aussi de la densité du choix offert aux électeurs. Au bout du compte, quatre offres politiques foncièrement différentes sont faites aux électeurs, alors même que le nombre de candidats au-dessus de 5% d’intentions de vote est exactement dans la moyenne de toutes les élections depuis 1981. Intuitivement, on comprend que le seuil de victoire – 27,9% depuis 2002 – est encore bien loin pour chacun des quatre candidats en tête.

Enfin, remarquons qu’il n’y a même pas besoin d’erreur méthodologique de leur part – même s’il y en a nécessairement – pour faire régner ce climat d’incertitude. Une simple erreur d’échantillonnage suffit. Le fait que les quatre premiers candidats se situent dans la marge d'erreur a souvent été relevé ces deux dernières semaines. Mais ladite marge d'erreur est fréquemment sous-évaluée.

Considérons un sondage de 800 inscrits certains d'aller voter et ayant exprimé une intention de vote, rapportant : Le Pen 23, Fillon 18,50, Macron 24,50, Mélenchon 19. L'intervalle de confiance à 95% varie selon les proportions observées mais sera aux environs de 3% pour chacun des candidats. Cela indique déjà des changements de hiérarchies possibles entre les 4 candidats, mais pour comparer deux candidats entre eux, une bonne approximation est de doubler l'erreur d'échantillonnage – soit 6% dans notre exemple; pour les statistiques junkies, la formule exacte est ici.

Comme vous le voyez, Le Pen peut très bien se retrouver derrière chacun des trois autres candidats dimanche. Bien sûr ce n'est qu'un exemple, mais les données sont réelles. Il illustre bien le fait que l'incertitude est encore plus grande que ce que vous entendez, et que la présence même de Le Pen au second tour est loin d'être garantie. Et il ne s’agit là que de l’erreur d’échantillonnage, pas des autres sources d’erreur quasi-impossibles à mesurer… Rien n’est vrai tout est permis.

Indécis et abstentionnistes augmentent l'incertitude

Dans notre agrégation, encore 28% des inscrits certains d'aller voter sont indécis - un chiffre élevé en comparaison historique. De même, 27% des personnes en âge de voter comptent s'abstenir, ce qui place cette élection nettement au-dessus de la moyenne de la Cinquième République (environ 20%). S'ils ont diminué au cours des dernières semaines, ces indicateurs doivent nous inciter à la prudence, une forte abstention et indécision étant généralement le prélude à des surprises le jour du scrutin. D'autant que, encore une fois, les intentions de vote pour Macron et Le Pen sont basses pour des favoris.

Que se passerait-il par exemple si la moitié des indécis optait pour leur second choix ? Les fourchettes données ci-dessous par Ipsos ne sont pas véritablement différentes de celles données par les marges d'erreur d'échantillonnage. Mais c'est un autre moyen de véhiculer un fait somme toute assez intuitif : plus il y a d'indécis, plus le résultat est incertain.

Les erreurs sont corrélées - surtout s'il y a du herding

Nous vous renvoyons vers notre article détaillé sur ce sujet, mais, à grands traits, les sondages ont très peu varié ces deux dernières semaines - probablement un signe de herding, c'est-à-dire une potentielle auto-censure des sondeurs à publier des résultats qu’il perçoivent comme trop éloignés du consensus, notamment quand le scrutin approche. Même s’il n’y avait aucune différence méthodologique entre les instituts, la variation entre les sondages devrait être environ deux fois plus élevée. Ce n’est donc pas votre imagination si vous avez l’impression que tous les sondages se ressemblent.

Quel est le problème à ce que tout le monde soit d'accord ? Premièrement, si tout le monde est d’accord, alors il n’y a pas tant d’incertitude que cela. Or, la doxa actuelle est qu’il n’y a jamais eu autant d’incertitude au premier tour d’une présidentielle. Dans ce cas, la théorie voudrait que certains sondages soient aberrants – au sens statistique du terme -, c’est-à-dire montrant Le Pen éliminée par exemple, ou Macron beaucoup plus haut, ou Mélenchon beaucoup plus bas etc. On ne voit pas cette variation, ce qui renforce la vraisemblance d'un herding.

Ces phénomènes ressemblent à de la pensée de groupe et sont problématiques pour les mécanismes d’agrégation, comme le nôtre ou comme les marchés de prédiction, qui doivent leur puissance précisément à la diversité des méthodes et opinions qu’ils intègrent. Autrement dit, dans ces conditions, les erreurs sont corrélées : si dimanche soir vous remarquez qu'un institut semble être loin des résultats, il y a de fortes chances pour que les autres le soient aussi - surtout si l'institut en question fait figure d'autorité sur le marché.


Le but de notre modèle probabiliste n'est ni d'effrayer ni de faire des prédictions déterministes ("Le Pen sera au deuxième tour") mais d'estimer les risques et probabilités. En 2016, il y a beaucoup d'indécis, beaucoup d'abstention et les matelas de sécurité des deux favoris sont très minces - la situation quasi-inverse de 2012. Autant d'éléments annonciateurs de surprises le jour du scrutin - d'autant que les sondages n'auront pas le temps de prendre en compte les éventuels impact de l'attaque des Champs-Elysées jeudi soir. Cela dit, Macron reste le favori des marchés de prédiction, des citoyens et de notre modèle. Le Pen est deuxième, mais son absence au second tour ne nous étonnerait pas plus que cela.

Alexandre Andorra et Bérengère Patault sont les fondateurs de PollsPosition.